Ma fille ne sait plus très bien écrire.
Elle dicte ses cours, parle à l’IA, envoie des messages vocaux.
Écrire à la main, pour elle, c’est presque une corvée.
A l’école, mon père, écrivait avec un encrier, un stylo plume, un buvard et une blouse pour ne pas se tacher.
Moi, j’écrivais avec un stylo bille.
Ma fille écrivait avec un ordinateur.
Trois générations, trois outils, et une écriture qui s’efface un peu plus à chaque fois.
L’autre jour, en triant de vieilles photos, j’ai retrouvé une carte postale que mon grand-père m’avait envoyée quand j’étais petite.
Son écriture était d’une beauté incroyable. Presque calligraphiée. Rien à voir avec la mienne.
Et encore moins avec celle de ma fille.
J’en ai parlé à mon père et on en est venus à se demander quelque chose de beaucoup plus radical que « l’IA va-t-elle remplacer les écrivains ? »
La vraie question, c’est : est-ce que l’écriture elle-même va disparaître ?
Pas les auteurs. Pas les romans. Pas les articles.
L’acte d’écrire. Le geste. Le clavier. L’alphabet.
Dans 500 ans, dans 1000 ans, est-ce qu’on tapera encore des mots quelque part ? Ou est-ce que tout sera devenu vocal, intuitif, mental peut-être ?
Mon père m’a raconté que cette question n’avait rien de nouveau.
Il y a plus de 2000 ans, l’arrivée de l’écriture inquiétait déjà et
pour des raisons étonnamment proches des nôtres.
Je suis donc allée vérifier !
Il y a 2000 ans, l’écriture faisait déjà peur
L’histoire vient de Platon, dans son dialogue Phèdre (rien que ça).
Socrate y raconte un mythe égyptien. Le dieu Thot présente l’écriture au roi Thamous comme une invention révolutionnaire, censée améliorer la mémoire et la sagesse.
Le roi refuse. Pour lui, c’est l’inverse qui va se produire.
Les hommes vont cesser de faire travailler leur mémoire.
Ils vont s’appuyer sur des supports extérieurs.
Ils vont croire qu’ils savent, alors qu’ils ne font que consulter.
Autrement dit : l’écriture allait détruire la mémoire humaine.
On connaît la suite.
L’écriture n’a pas détruit la mémoire, elle a juste changé la façon dont on mémorise.
On a externalisé une partie de notre cerveau sur du papier, puis sur des écrans mais on a continué à penser, à créer, à raconter.
Mais voilà ce qui me trouble.
Thamous avait tort sur les conséquences, mais il avait raison sur le principe : l’écriture a bien transformé notre rapport à la mémoire.
On ne retient plus les mêmes choses qu’avant.
Et si, cette fois, le même mécanisme s’appliquait à l’écriture elle-même ?
Ma fille parle. Elle n’écrit plus.
Revenons en à ma fille.
Elle comprend ce qu’elle lit et elle s’exprime parfaitement.
Mais, écrire au sens physique du terme, lui semble de moins en moins utile.
Elle parle à ChatGPT, elle dicte ses notes et elle m’envoie des vocaux sur Whatsapp…
Et quand je lui ai dit que moi, j’écrivais mes prompts à l’IA en tapant sur un clavier, elle m’a regardée comme si j’utilisais encore un encrier (comme si j’étais vieille quoi !).
En une génération, le rapport à l’écrit a basculé.
Pas vers le silence, mais justement, vers la voix.
Les interfaces vocales se perfectionnent et les IA comprennent le langage parlé mieux que jamais.
Les jeunes générations communiquent de plus en plus à l’oral, même pour écrire.
Dans 1000 ans, écrira-t-on encore ?
C’est la question vertigineuse que mon père et moi nous sommes posée.
L’alphabet latin a environ 2500 ans.
L’écriture cunéiforme (la plus ancienne connue) remonte à 5000 ans. Ces systèmes ont survécu à des révolutions technologiques, politiques et culturelles majeures, mais ils ont aussi évolué.
Certains ont même disparu.
Le cunéiforme n’existe plus et l’écriture suméro-akkadienne est morte avec les civilisations qui la portaient.
Alors, il y a plusieurs scénarios possibles dans 500 à 1000 ans :
- L’écriture survit mais se marginalise.
Comme le latin, elle devient réservée à des usages spécialisés,
académiques, rituels. La voix devient le standard. - L’écriture évolue radicalement.
Les alphabets actuels laissent place à des systèmes de notation
pensés pour les machines et les IA, illisibles pour l’humain sans assistance. - L’écriture disparaît comme geste quotidien.
On interagit avec les machines par la voix, le geste, peut-être la pensée et l’alphabet devient un artefact historique. - L’écriture résiste.
Parce qu’elle répond à quelque chose de profondément humain : la lenteur, la précision, la trace, ce que la voix ne donne pas.
Honnêtement, je ne sais pas lequel de ces scénarios est le plus probable, personne ne le sait, mais la question mérite d’être posée car les signaux sont là.
Ce que ça change pour nous, maintenant
Nous sommes d’accord, l’écriture ne va mourir demain, mais le mode de fonctionnement de ma fille représente quelque chose de réel
La nouvelle génération écrit de moins en moins et ce, par choix, pas par incapacité.
Thamous pensait que l’écriture allait nous appauvrir.
Il avait tort, mais il avait senti quelque chose de juste.
Peut-être que nous aussi, on sent quelque chose.
Sans encore savoir exactement quoi.
